Ces derniers temps, quand tu entres sur les réseaux sociaux, que ce soit TikTok, YouTube, Facebook ou Instagram, il y a de fortes chances que tu tombes sur des vidéos d’animaux qui parlent en wolof.
Bouki, notre fameux lièvre, est devenu l’un des personnages que l’on retrouve très souvent dans ces contenus. On le voit raconter des histoires, discuter avec d’autres personnages, se retrouver dans des situations de la vie quotidienne, faire de l’humour, donner des conseils ou encore participer à des scènes inspirées de notre société. À côté de Bouki, il y a Golo et beaucoup d’autres animaux qui prennent vie grâce à l’intelligence artificielle.
Il faut reconnaître une chose : c’est impressionnant. Des jeunes ont appris à utiliser différents outils pour créer des images, générer des voix, animer des personnages et produire des vidéos qui peuvent rapidement toucher des milliers de personnes. Certains racontent même des histoires qu’ils avaient probablement dans leur imagination depuis longtemps et que la technologie leur permet maintenant de mettre en scène.
Et personnellement, je ne pense pas que ces contenus soient forcément mauvais. Il y a de la créativité, de l’humour et parfois de très belles histoires. Il faut aussi reconnaître que ces jeunes ont compris quelque chose d’important : l’intelligence artificielle peut permettre à une personne qui n’a pas forcément les moyens d’une grande production audiovisuelle de donner vie à une idée.
Mais c’est justement en regardant tout cela que je me suis posé une question.
Est-ce que c’est vraiment ça, l’intelligence artificielle ?
Est-ce que l’IA est simplement là pour faire parler Bouki matin et soir ? Pour faire parler Golo, raconter des histoires avec des animaux, produire des vidéos humoristiques ou créer des contenus politiques qui font réagir les internautes ?
Est-ce que nous sommes en train de découvrir une technologie aussi puissante pour finalement l’utiliser principalement pour nous divertir ?
C’est cette question qui m’intéresse.
Parce que l’intelligence artificielle est beaucoup plus grande que ce que nous voyons défiler sur nos écrans.
Aujourd’hui, une IA peut nous aider à rédiger un texte, analyser des informations, créer une image, générer une voix, traduire un contenu, écrire du code, expliquer une notion complexe, analyser des données, automatiser certaines tâches, concevoir une interface ou encore nous accompagner dans la création d’un prototype.
Elle peut intervenir dans l’éducation, la santé, l’agriculture, le commerce, la finance, l’administration, le développement informatique, le marketing, l’audiovisuel, la recherche et dans énormément d’autres domaines.
Alors pourquoi avons-nous parfois l’impression que notre utilisation de cette technologie reste principalement tournée vers le divertissement ?
La question mérite d’être posée, surtout quand on regarde la créativité qui existe déjà chez nos jeunes.
Quand un jeune Sénégalais prend Bouki, lui donne une voix en wolof, imagine une histoire, crée les scènes et arrive à produire une vidéo qui fait rire des milliers de personnes, il ne manque certainement pas de créativité. Il a une idée, il comprend son public, il sait raconter une histoire et il a pris le temps d’apprendre à utiliser plusieurs outils.
La créativité est donc bien présente.
Ce qui me pousse à poser une autre question : pourquoi ne pas utiliser cette même créativité pour aller encore plus loin avec l’intelligence artificielle ?
Pourquoi ne pas créer une application ? Pourquoi ne pas développer un outil destiné aux commerçants ? Pourquoi ne pas concevoir une plateforme pour les étudiants ? Pourquoi ne pas créer une solution pour les agriculteurs ? Pourquoi ne pas développer des outils éducatifs en wolof ? Pourquoi ne pas utiliser l’IA pour aider une petite entreprise sénégalaise à gagner du temps ou pour résoudre un problème que nous rencontrons chaque jour ?
Et c’est à ce moment-là que la comparaison avec le reste du monde devient intéressante.
Aujourd’hui, un jeune Sénégalais peut accéder à de nombreux outils d’intelligence artificielle en même temps qu’un jeune en Europe, en Asie ou en Amérique. Nous découvrons les mêmes nouveautés, nous voyons les mêmes démonstrations, nous pouvons suivre les mêmes formations en ligne et utiliser de nombreux outils similaires.
Bien sûr, tout le monde ne dispose pas des mêmes conditions. Une bonne connexion Internet, un ordinateur, une formation de qualité ou les moyens financiers nécessaires ne sont pas encore accessibles à tout le monde. Mais il faut également reconnaître le changement qui s’est produit : jamais auparavant autant de connaissances et d’outils n’avaient été aussi facilement accessibles à autant de personnes.
Et cette situation me fait repenser à mon précédent article, dans lequel je posais une question qui reste encore d’actualité : « Nos parents avaient des excuses. Nous, avons-nous encore le droit d’en avoir ? »
Nos parents ont grandi dans un monde où l’accès à l’information était beaucoup plus compliqué. Pour apprendre quelque chose, il fallait trouver un livre, aller dans une bibliothèque, rencontrer quelqu’un qui maîtrisait le domaine ou attendre qu’une formation soit organisée. Aujourd’hui, Internet est dans nos poches. Nous avons YouTube, les formations en ligne, les communautés, les documentations et maintenant les outils d’intelligence artificielle qui peuvent nous accompagner dans notre apprentissage.
Notre responsabilité n’est donc plus la même.
Mais cela ne veut pas dire qu’il faut regarder un jeune qui crée des vidéos avec Bouki et lui dire qu’il perd son temps. Ce serait trop facile et surtout, ce serait passer à côté de la vraie question.
Il faudrait plutôt se demander comment transformer cette créativité en quelque chose de plus grand.
Parce que le jeune qui sait aujourd’hui faire parler Bouki a déjà appris plusieurs choses utiles. Il sait raconter, attirer l’attention, comprendre son public et manipuler des outils numériques. S’il développe ensuite des compétences en design, en développement, en marketing ou en entrepreneuriat, cette même créativité peut prendre une autre dimension.
Imagine ce qui pourrait arriver si ce jeune décidait demain d’apprendre à créer des applications.
Imagine qu’il commence à utiliser l’intelligence artificielle non plus seulement pour produire une vidéo, mais pour réfléchir à un problème, chercher une solution, créer une première maquette et développer progressivement un prototype.
Il ne deviendrait pas automatiquement expert. L’IA ne ferait pas le travail à sa place. Mais elle pourrait lui permettre d’apprendre et d’expérimenter beaucoup plus rapidement.
Prenons un exemple simple.
Un jeune remarque que plusieurs commerçants de son quartier ont des difficultés à suivre leurs stocks. Il commence à discuter avec eux et comprend qu’ils perdent du temps à noter les produits, vérifier les quantités et suivre les ventes. Il a alors une idée : créer une petite application qui pourrait leur faciliter la tâche.
Avant même de construire cette application, il doit comprendre le problème. Ensuite, il peut utiliser l’intelligence artificielle pour l’aider à structurer son idée, réfléchir aux fonctionnalités, comprendre les technologies dont il a besoin, créer une première interface, apprendre les bases du développement, produire une première version du code, identifier certaines erreurs et préparer une démonstration.
L’IA ne crée pas son entreprise à sa place. Mais elle peut réduire considérablement la distance entre l’idée et le premier prototype.
Et c’est là que je trouve l’intelligence artificielle réellement intéressante.
Elle donne à davantage de personnes la possibilité d’essayer.
Un étudiant qui avait une idée peut commencer à la tester. Un entrepreneur peut expérimenter une nouvelle solution. Un développeur peut accélérer certaines tâches. Un graphiste peut explorer davantage de concepts. Un enseignant peut créer de nouveaux supports. Un créateur peut produire plus rapidement certains contenus.
Mais cette puissance demande aussi une certaine maturité.
Parce que l’autre danger serait de vouloir utiliser l’intelligence artificielle sans chercher à apprendre.
On demande à l’IA d’écrire, de programmer, de réfléchir, de créer, de résumer et parfois même de décider à notre place. À force, une personne peut finir par utiliser des outils très puissants sans réellement comprendre ce qu’elle fait.
Ce n’est pas cela que nous devons rechercher.
Si tu apprends le développement et que tu utilises l’IA pour accélérer ton travail, elle devient une force. Si tu maîtrises le graphisme et que tu l’utilises pour explorer davantage d’idées, elle devient une force. Si tu connais ton domaine et que tu l’utilises pour analyser plus rapidement certaines informations, elle devient une force.
Mais si tu ne cherches jamais à comprendre, tu risques simplement de devenir dépendant de l’outil.
L’intelligence artificielle doit augmenter nos capacités, pas remplacer notre volonté d’apprendre.
Cette question devient également importante lorsqu’on parle des contenus que nous produisons avec l’IA.
Parce qu’une vidéo générée artificiellement peut faire dire presque n’importe quoi à un personnage. On peut lui faire raconter une histoire, faire de l’humour, mais aussi lui faire prononcer des insultes, diffuser une fausse information ou accuser quelqu’un de quelque chose qui n’a jamais existé.
Et lorsqu’une vidéo ressemble suffisamment à une vraie scène, certaines personnes peuvent avoir du mal à comprendre qu’il s’agit d’une création artificielle.
Un adulte peut parfois faire la différence entre une fiction et une information réelle. Mais un enfant qui voit régulièrement des personnages parler, insulter ou se moquer des autres peut aussi finir par considérer certains comportements comme normaux.
C’est pourquoi notre responsabilité ne s’arrête pas au fait de savoir utiliser l’IA. Nous devons également apprendre à l’utiliser correctement.
La technologie donne de nouvelles possibilités. À nous de décider comment nous allons les utiliser.
Et c’est justement ici que je voudrais revenir à la créativité de nos jeunes.
Je ne veux pas voir disparaître les histoires de Bouki. Je ne veux pas que nous arrêtions de faire de l’humour ou de raconter nos histoires avec les nouvelles technologies.
Au contraire, je voudrais voir cette créativité s’élargir.
Je voudrais voir un jeune utiliser l’intelligence artificielle pour créer une application en wolof, un autre pour développer un outil destiné aux élèves, un autre pour améliorer une activité agricole, un autre pour aider les petites entreprises, un autre pour créer des solutions pour les artisans et un autre pour valoriser davantage nos produits locaux.
Pourquoi pas ?
Après tout, nos problèmes quotidiens peuvent devenir des sources d’idées.
Le commerçant qui perd du temps chaque soir à faire ses comptes, l’étudiant qui cherche des ressources adaptées à son niveau, l’enseignant qui doit préparer constamment les mêmes supports, l’entrepreneur qui ne sait pas comment mieux organiser son activité ou l’agriculteur qui manque d’informations peuvent tous représenter le point de départ d’une réflexion.
Nous connaissons ces problèmes parce que nous les vivons.
Et cette connaissance du terrain est une richesse.
Une personne à l’autre bout du monde peut avoir accès aux mêmes outils d’intelligence artificielle que nous, mais elle ne connaît pas forcément les réalités d’un commerçant à Dakar, d’un étudiant à Thiès, d’un agriculteur dans une autre région du Sénégal ou d’un entrepreneur qui travaille avec des moyens limités.
Nous, nous connaissons ces réalités.
Il faut maintenant apprendre à transformer cette connaissance en solutions.
C’est pour cela que je pense que l’intelligence artificielle peut représenter une véritable opportunité pour la jeunesse sénégalaise.
Pas parce qu’elle va tout faire à notre place, mais parce qu’elle peut nous aider à faire davantage avec ce que nous avons déjà : nos idées, nos compétences, notre créativité et notre connaissance de notre environnement.
Et il ne faut pas forcément commencer par un projet gigantesque.
Tu peux commencer avec un petit problème que tu rencontres toi-même. Tu peux chercher à le comprendre, apprendre ce dont tu as besoin, utiliser les outils disponibles, construire une première version et la montrer à quelques personnes. Tu vas recevoir des critiques, faire des erreurs, corriger, recommencer et progressivement améliorer ton idée.
C’est comme cela que les projets avancent.
Il ne faut pas attendre d’avoir toutes les compétences avant de commencer. Mais il ne faut pas non plus croire qu’un outil d’IA suffit pour réussir.
Il faut apprendre.
Il faut expérimenter.
Il faut collaborer.
Il faut accepter de se tromper.
Il faut surtout commencer.
Parce que le futur développeur sénégalais n’est peut-être pas encore développeur aujourd’hui. Il est peut-être simplement un étudiant qui vient de découvrir qu’il aime créer. Le futur entrepreneur n’a peut-être pas encore d’entreprise. Il a peut-être seulement une idée qu’il garde dans son téléphone. Et le futur créateur d’une solution importante utilise peut-être actuellement l’intelligence artificielle uniquement pour faire ses premières expériences.
Personne ne sait jusqu’où une petite idée peut aller lorsqu’elle rencontre la connaissance, la persévérance et les bons outils.
Alors, la prochaine fois que tu verras Bouki parler en wolof sur TikTok, tu peux évidemment regarder la vidéo et rire si elle est drôle.
Mais pose-toi aussi une autre question.
Si cette personne a réussi à utiliser l’intelligence artificielle pour faire parler Bouki, qu’est-ce que moi, je pourrais construire avec cette même technologie ?
Une application ?
Un outil ?
Une entreprise ?
Une formation ?
Une solution pour mon quartier ?
Une solution pour mon métier ?
Une idée qui pourrait aider des milliers de personnes ?
C’est peut-être là que notre véritable défi commence.
Nous avons aujourd’hui accès à des outils extraordinaires. Mais avoir accès à un outil ne suffit pas. Il faut apprendre à s’en servir, comprendre ses limites et surtout savoir quelle direction lui donner.
L’intelligence artificielle ne doit pas seulement nous permettre de produire davantage de contenus. Elle peut nous aider à apprendre, à entreprendre, à innover et à résoudre des problèmes.
Et si une génération entière de Sénégalais décidait d’utiliser cette technologie dans cette direction, qui sait ce que nous pourrions construire ?
Pourquoi pas nous ?
C’est une question que chacun devrait se poser.
Pas demain.
Aujourd’hui.
Et si tu ne sais pas encore comment commencer, ce n’est pas grave. Commence par apprendre. Une compétence après l’autre, un outil après l’autre, un projet après l’autre.
C’est justement dans cette logique que SénéGital a été créé : permettre aux Sénégalais d’apprendre le digital de manière simple et accessible, notamment en wolof, afin que la langue ne soit pas une barrière pour découvrir les nouvelles technologies.
Si tu veux apprendre le digital, l’intelligence artificielle et développer des compétences utiles pour tes projets, tu peux découvrir les formations disponibles dans le catalogue SénéGital.
Nous avons les outils. Nous avons les idées. Nous avons la créativité.
À nous maintenant de montrer ce que nous pouvons en faire.

